Horror vacui
- Laurent Bonet

- 7 déc. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2025

De la vacuité à la gratitude
Mot du commissaire de l’exposition Dévoiler le potentiel de la matière, qui fut présentée du 19 au 23 novembre dernier au MBAMSH.
La scénographie plongeait le visiteur dans un labyrinthe de réfrigérateurs blancs, ouverts et vides. Ce dispositif n'était pas esthétique, mais psychanalytique : face à ces monolithes blancs, le spectateur n'était pas devant une absence de matière ; il se trouvait au miroir de sa propre peur du vide matériel ou identitaire. Le parcours aboutissait sur les œuvres de 13 artistes d'exception.
L’époque contemporaine semble marquée par une inquiétude fondamentale : la peur du vide, cette horror vacui dont témoignent tant nos pratiques de consommation que nos débats saturés de certitudes. L’homme moderne, inquiet de sa finitude, cherche à combler le moindre interstice par l’accumulation d’objets, d’informations ou d’opinions. Ce comblement, loin d’apaiser durablement l’angoisse, alimente un cycle de destruction qui touche aussi bien le vivant que nos propres facultés d’attention.
Il convient dès lors de déplacer notre regard. L’opposition traditionnelle entre le vrai et le faux, si légitime en soi, se révèle insuffisante lorsqu’elle s’adresse à des consciences fermées. Une vérité, fût-elle irréfutable, ne trouve pas prise sur un esprit barricadé ; elle renforce au contraire la crispation identitaire. C’est pourquoi la distinction entre ouverture et fermeture offre un cadre plus pertinent. La fermeture se caractérise par la contraction, le contrôle, l’érection d’un rempart contre toute altération. L’ouverture, au contraire, suppose une vulnérabilité assumée : elle accueille le vide comme un espace de possible et non comme un gouffre à conjurer.
Pour moi, l'une des clés m’oblige à ce retour sur moi-même ; cette exigence ne me laisse pas le loisir de désigner des coupables à l’extérieur, sans me demander ce que je porte, moi aussi, de l’humanité que je voudrais corriger.
Lorsque l’on passe de la peur du manque à l’accueil du vide, la pulsion de destruction s’évanouit. On cesse de combler compulsivement ; on apprend à habiter l’espace disponible.
Cette transformation ne procède ni de la volonté seule ni d’un effort conceptuel. Elle s’opère souvent au terme d’une impasse : lorsque l’ego, épuisant ses stratégies de défense, se voit contraint d’abandonner ses certitudes. C’est alors que peut surgir l’intuition, forme d’intelligence non discursive par laquelle le vivant se donne à nous.
L'intelligence émotionnelle comme discipline
Il existe des méthodes pour cultiver cette disponibilité. L'éducation émotionnelle, les pratiques contemplatives — autant d'outils qui permettent d'apprendre à habiter l'inconfort sans se fermer.
Ces pratiques ne remplacent pas le passage par l'impasse. Elles peuvent rendre le processus moins destructeur — pour soi, pour l'autre.
C'est ce que fait l'artiste avec la matière. Il ne force pas. Il compose. Il négocie avec ce qui résiste.
Il accepte que la matière ait son mot à dire. Il cultive cette capacité rare : rester disponible quand tout voudrait qu'on se ferme.
L’art joue ici un rôle déterminant. Là où l’argumentation rationnelle échoue, l’œuvre atteint les affects, contourne les barrières psychiques et ouvre un espace de résonance. La transmutation du rebut en objet poétique, telle que l’accomplissent les artistes présentés, n’est pas un geste anecdotique : elle manifeste que la valeur naît moins de la matière que du regard qui s’y porte. Ainsi comprise, la création artistique devient un exercice d’ouverture, un entraînement à percevoir le potentiel au cœur même du délaissé.
L’horizon de cette démarche est la gratitude. Non une gratitude naïve, mais une reconnaissance lucide de ce que le vide n’est pas un néant, mais un lieu d’accueil. Traverser l’angoisse, déposer l’armure des certitudes, c’est retrouver un rapport au monde fondé sur l’attention plutôt que sur la domination.
Ce que cette exposition doit aux institutions
Cette exposition, Dévoiler le potentiel de la matière, est le fruit de la MRC de La Vallée-du-Richelieu et a été rendue possible grâce au Gouvernement du Québec, dans le cadre de son programme d’entente de développement culturel. Ce soutien n'est pas anodin. Il témoigne d'une conviction : que la culture a un rôle à jouer dans la transformation collective.
La MRC a mandaté la Fondation Jordi Bonet pour matérialiser ce projet. Elle aurait pu exiger une exposition "utile" — un outil de communication pour promouvoir des politiques environnementales ou des objectifs de développement durable. Elle ne l'a pas fait. Elle a laissé la liberté de créer un espace de questionnement plutôt qu'un espace de réponses. Un lieu d'expérience plutôt qu'un lieu de démonstration.
Cette confiance est rare. Elle mérite d'être nommée.
Je tiens également à remercier le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire pour son accueil, la Ville de Mont-Saint-Hilaire et ses élus, le Gouvernement du Québec pour leur soutien dans le cadre de l'entente de développement culturel, ainsi que nos partenaires, dont Desjardins, Caisse Beloeil–Mont-Saint-Hilaire, pour la confiance qu'ils ont accordée à la Fondation Jordi Bonet et la liberté qui m'a été laissée dans la conception de ce projet.
Ainsi que les artistes suivants : Martine Bertrand, André Boisvert, Joann Côté, Chlöe Charce, François-René Despatis L'Écuyer, Raphaëlle De Groot, Jiwan Larouche, Jibé Laurin, Geneviève LeBel, Vincent Lussier, François Mathieu, Gilbert Poissant, Janna Yotte.
Je remercie également nos panélistes présents lors de la soirée VIP animée par Émilie Perreault : Ginette Bureau, Raphaëlle de Groot, Simon Paré-Poupart et Lucie Sauvé.
Ainsi que tous ceux qui ont travaillé de près ou de loin à la réalisation de cette exposition et les bénévoles pour leurs participations.



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