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POURQUOI JE TRAVAIL AVEC DES SUPPORTS NUMÉRIQUES

Galerie Laurent Bonet 2019, série de tableaux peints à l'huile sur bois, avec plexyglass et sculptures.


Le numérique ne m’éloigne pas de ce centre. Il me permet de reconnaître qu’une œuvre peut recevoir plusieurs vies sans que l’une abolisse l’autre.


Entre la main, l’image et le temps


Je continue à peindre. Le travail de chevalet n’a pas disparu de ma pratique et il n’est pas appelé à disparaître.


Certaines œuvres peintes entièrement à la main seront d’ailleurs présentées et mises en vente comme une catégorie distincte de mon travail. Elles porteront le temps particulier de la peinture : celui de la matière déposée, reprise, recouverte, effacée, puis retrouvée.


Popeye. Huile sur bois. 2019


Si je me suis tourné vers les outils numériques, ce n’est donc pas parce que j’aurais renoncé à la peinture. C’est plutôt parce que ma manière de peindre m’y a conduit.

Mon travail de chevalet est lent. Cette lenteur ne vient pas seulement de la technique. Elle vient aussi d’une difficulté plus intime : je n’accepte pas toujours ce qui m’est donné par le tableau. Je juge. Je compare. Je veux parfois imposer à l’œuvre ce que j’avais prévu pour elle. Il y a là une forme d’orgueil, une volonté de contrôler l’apparition au lieu de la recevoir. Cette attitude tend peu à peu à s’atténuer, mais elle demeure puissante. Elle peut m’amener à reprendre une peinture pendant longtemps, à recouvrir un état vivant parce qu’il ne correspond pas encore à l’idée que je me fais de ce qu’il devrait devenir.


Exposition, Musée des Beaux-Arts de Mont-St-Hilaire. 2011


Depuis des années, j’ai pris l’habitude de photographier mes tableaux à presque toutes les étapes de leur transformation. Au départ, ces photographies servaient surtout de repères. Elles me permettaient de conserver la trace d’un passage avant de le modifier. Mais elles ont fini par révéler autre chose : chacune de ces étapes pouvait contenir une œuvre possible.


Exposition , salle Diane Dufresne, Repentigny.


Une peinture n’avance pas toujours en ligne droite vers une solution finale. Elle traverse des états. Certains sont fragiles, maladroits ou incomplets; d’autres possèdent une intensité que la suite du travail peut faire disparaître. La photographie m’a permis de reconnaître ces moments et de comprendre qu’un état recouvert sur la toile n’était pas nécessairement perdu. Il pouvait devenir le point de départ d’une autre image.



C’est ainsi que les applications numériques sont entrées dans mon atelier. Elles m’ont permis de reprendre ces photographies, de les recadrer, d’en déplacer les rapports, de travailler les couleurs, de superposer des fragments, d’isoler une forme ou de poursuivre une composition qui n’existait plus matériellement sur le tableau. Plusieurs de ces applications n’utilisent pas l’intelligence artificielle. Elles appartiennent simplement à la continuité contemporaine du dessin, du collage, de la photographie et du travail de composition.


Collage sur bois en production, détruit. 2020


Le numérique est donc devenu pour moi un second espace d’atelier. Il ne corrige pas la peinture et ne la remplace pas. Il lui permet de se déployer autrement. Il conserve des bifurcations, rend visibles des possibilités et autorise plusieurs développements à partir d’une même origine. Là où la toile impose qu’un nouvel état recouvre souvent le précédent, l’espace numérique permet de maintenir plusieurs chemins ouverts.

Cette méthode correspond à une évolution plus profonde de ma démarche. J’ai longtemps pensé qu’il fallait choisir : la main ou la machine, la lenteur ou la rapidité, la matière ou l’image, la recherche ou la vente, l’œuvre unique ou l’impression. Je cherche maintenant à travailler dans le temps du « ET ».


Montage numérique à l'écran. 2019


Je peux poursuivre la peinture de chevalet et travailler avec des applications. Je peux préserver l’accident de la main et utiliser les possibilités de transformation numérique. Je peux produire une œuvre matérielle et reconnaître qu’une partie de sa genèse s’est déroulée dans l’espace de l’image. Ces réalités ne s’annulent pas. Lorsqu’elles sont clairement assumées, elles peuvent former un atelier élargi.


Collagge et peinture sur bois, avec un plexyglass devant, détruit. 2018


Ce qui compte n’est pas de faire croire que tous les procédés sont équivalents. Ils ne le sont pas. Une peinture entièrement réalisée à la main, une œuvre hybride, une composition numérique imprimée sur un support physique et une édition limitée ne demandent ni le même temps, ni les mêmes gestes, ni le même rapport à la matière. Elles doivent donc être identifiées avec précision, présentées dans des catégories distinctes et évaluées selon leur réalité propre.


Atelier de Laurent Bonet, Montréal, 2010


Certaines œuvres peintes à la main seront offertes à un prix plus élevé. Cette différence ne signifie pas que la main suffirait, à elle seule, à créer de la valeur ou qu’une œuvre numérique serait une œuvre mineure. Elle reconnaît des conditions de production différentes : une durée souvent beaucoup plus longue, l’unicité irréversible de certains gestes, l’accumulation physique de la matière et l’impossibilité de revenir exactement à un état antérieur. Les œuvres numériques et hybrides possèdent d’autres qualités : précision, profondeur chromatique, liberté de composition, capacité de travailler par séries et relation particulière avec la lumière des supports contemporains.


Projet d'exposition, maquette numérique.


Dans tous les cas, l’image numérique n’est pas destinée à demeurer un simple fichier. Elle devient une œuvre physique par le choix de son format, de son support, de sa finition, de son échelle et de son mode de présentation. Plexiglas, Alupanel, papier musée, toile ou intervention peinte ne produisent pas la même présence. Le support ne sert pas seulement à recevoir l’image; il transforme sa relation à la lumière, à l’espace et au corps du spectateur.


Derrière cette démarche qui semble anodine, il y a des années de recherches...


À l'exception du portrait de Popeye, tout fut détruit.


L’intelligence artificielle appartient parfois à cet atelier augmenté, mais elle ne doit pas être confondue avec l’ensemble du travail numérique. J’expliquerai séparément quand je l’utilise, comment elle intervient et quelles décisions demeurent les miennes. Pour l’instant, il importe surtout de comprendre que mon passage vers le numérique est antérieur et plus vaste : il vient de la photographie de mes peintures, de l’observation de leurs états successifs et du désir de poursuivre certaines images autrement.




Cette évolution m’apprend également à déplacer ma conception de l’auteur. Créer ne consiste peut-être pas toujours à imposer une forme à partir de rien. Il s’agit aussi de reconnaître ce qui apparaît, de recevoir une possibilité, de choisir de la suivre, d’en écarter d’autres et d’assumer la forme qui en résulte. L’outil peut multiplier les possibilités; il ne décide pas de ce qui mérite de devenir une œuvre.


Portrait imaginaire, huile sur bois, détruit, 2016


Je ne cherche donc plus à défendre le numérique comme s’il devait être excusé. Je cherche à rendre ma méthode lisible. Elle commence dans l’attention, traverse la main, la photographie, les applications, parfois l’intelligence artificielle, puis revient vers la matière et l’espace réel.

Table sculpture, 2012


Le véritable centre de mon travail demeure le même : accueillir les images qui nous traversent, observer les contradictions qui nous composent et utiliser la couleur comme une ouverture. Le numérique ne m’éloigne pas de ce centre. Il me permet de reconnaître qu’une œuvre peut recevoir plusieurs vies sans que l’une abolisse l’autre.

 
 
 

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