MÊME L'AIR NOUS RECONNAÎT
- Laurent Bonet

- il y a 4 jours
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Même l’air nous reconnaît
Rivière Éternité
Une dizaine de minutes à L’Anse-Saint-Jean
À peine la portière refermée, Lïa resta immobile.
Pôl avait déjà fait trois pas vers le café lorsqu’il sentit que sa main ne suivait plus.
Il se retourna.
Elle se tenait au bord du stationnement, le visage légèrement relevé, les yeux presque fermés.
Son foulard rose battait derrière elle avec une conviction théâtrale, comme s’il avait reçu avant eux le scénario complet de la journée.
— Qu’est-ce que tu fais?
— Je respire.
— C’est une excellente initiative. Continue. J’ai lu quelque part que c’était bon pour la santé.
Elle ouvrit les yeux.
— Non, Pôl… Je respire vraiment.
Pôl revint vers elle.
Devant eux, la route descendait doucement vers la marina.
Les toits rouges.
Les mâts.
Les voitures.
Le quai.
Au loin, les montagnes baignaient dans une lumière qui ne cherchait rien à prouver.
Le ciel semblait momentanément délivré de son obligation d’expliquer pourquoi il existe.
— Tu sens?
Pôl inspira avec l’application d’un homme à qui l’on venait de confier une responsabilité.
— Oui.
— Qu’est-ce que tu sens?
Il hésita.
— L’eau… Le vent… Et un peu les freins de la camionnette derrière nous.
Elle lui donna un léger coup d’épaule.
— Tu es impossible.
— Je suis précis. C’est différent.
Ils descendirent lentement.
Les doigts de Lïa se resserrèrent autour des siens.
À peine quelques millimètres.
Pourtant, une partie très ancienne de Pôl se redressa aussitôt.
Il la connaissait.
Elle arrivait toujours avec une armure, un cheval blanc et un programme complet de reconstruction du monde.
Elle voulait :
sauver la femme;
garantir le voyage;
réserver la table;
prévoir la pluie;
empêcher la perte;
obtenir, si possible avant dix-huit heures, la confirmation écrite que personne ne serait abandonné.

Monsieur le ministre de la Sécurité sentimentale
Pôl salua intérieurement cette vieille partie de lui.
Bonjour, monsieur le ministre de la Sécurité sentimentale.
— Tu viens?
— Oui. J’étais en réunion.
— Avec qui?
— Mon comité exécutif.
— Ils ont décidé quoi?
— De réserver une table.
Lïa s’arrêta.
— Maintenant?
— C’est généralement avant de manger que cette procédure donne les meilleurs résultats.
— Regarde autour de toi.
— Je regarde.
— Non. Tu inspectes.
Elle avait raison.
Pôl contempla le quai avec une gravité professionnelle.
— J’observe que le monde extérieur ne respecte aucune norme raisonnable.
— La beauté est partout.
— Sans horaire.
— Sans permis.
— Sans confirmation par courriel.
— C’est scandaleux.
— Je songe à intervenir.
Lïa éclata de rire.
Ce rire traversa Pôl comme une permission.
Quelque chose en lui déposa les armes.
Pas toutes.
Une petite épée demeurait cachée derrière son dos… au cas où le restaurant serait complet.
Mais, pendant quelques secondes, il renonça à fabriquer l’instant qu’il était déjà en train de vivre.
Une mauvaise publicité pour l’amour éternel
Ils descendirent encore.
Lïa voulait sentir l’air.
Écouter les drisses frapper les mâts.
Regarder les vagues mourir entre les pierres.
Elle ne voulait pas arriver.
Elle voulait que le trajet dure assez longtemps pour devenir un lieu.
Pôl la regarda.
— Tu es belle.
Elle répondit aussitôt :
— Attention.
— À quoi?
— Nous entrons dans une zone à haut risque.
— Laquelle?
— La bouffée sentimentale.
— Trop tard. Je suis déjà contaminé.
Ils s’immobilisèrent devant le fjord.
Pendant quelques secondes, ils oublièrent le café.
La voiture.
Les réservations.
L’heure.
Ils oublièrent même cette sagesse un peu fatigante acquise à force d’analyser leurs blessures.
Ils cessèrent d’être deux adultes raisonnables.
Ils devinrent deux personnages secondaires dans une mauvaise publicité pour l’amour éternel.
Et cela leur fit un bien immense.
— Pôl… Tu sens?
Même l’air nous reconnaît.

Sous la plaisanterie, quelque chose trembla.
Ils connaissaient cette peur qui surgit parfois au cœur même du bonheur.
Puisque cet instant est précieux…
Il peut disparaître.
Chez Lïa, cette peur devenait une demande silencieuse :
Reste avec moi dans cet état.
Chez Pôl, elle prenait une autre forme :
Organise tout. Prévois tout. Empêche que la grâce s’interrompe.
Ils se protégeaient de la même blessure en empruntant deux chemins différents.
Lïa cherchait la fusion.
Pôl cherchait la maîtrise.
Ouvrir un espace
Ils rirent.
Ce rire n’effaçait rien.
Ni leurs peurs.
Ni leurs anciennes histoires.
Ni leur immense besoin d’être rassurés.
Il ouvrait seulement un espace.
Dans cet espace…
Lïa pouvait désirer que l’instant dure sans demander à Pôl de l’immobiliser.
Pôl pouvait penser à la réservation sans croire que l’avenir dépendait entièrement de lui.
Leurs personnages pouvaient monter sur scène…
Déclamer leurs répliques…
Saluer le public…
Sans recevoir pour autant la direction du théâtre.
Pôl regarda sa main dans celle de Lïa.
Il pensa à toutes les fois où aimer avait voulu dire retenir.
À toutes les fois où protéger avait voulu dire prévoir la forme exacte du bonheur.
Il comprit alors que la main ouverte n’était pas une main indifférente.
Elle était peut-être la seule capable de tenir…
Sans emprisonner.
— D’accord.
— On respire encore une minute.
— Deux.
— Une minute trente.
— Tu négocies même le lâcher-prise?
— Je tiens à ce qu’il soit bien administré.
Ils reprirent leur marche.
Serrés l’un contre l’autre.
Excessivement amoureux.
Et parfaitement conscients du ridicule magnifique de leur état.
Le monde semblait enfin posséder le même ADN qu’eux :
des couleurs trop fortes;
des morceaux mal raccordés;
des profondeurs imprévues;
une lumière qui trouvait son chemin entre les choses sans demander leur permission.
Ce n’était pas la perfection.
C’était mieux.
La perfection était venue les trouver au moment précis où ils avaient cessé de lui courir après.
Au bas de la pente, Pôl aperçut l’enseigne du café.
— Lïa?
— Oui?
— Je peux réserver maintenant?
Elle contempla une dernière fois le fjord.
Puis l’embrassa sur la joue.
— Oui, mon amour.
Il sortit son téléphone avec la satisfaction modeste d’un homme à qui l’on venait de confier la logistique de l’éternité.
Ils continuèrent d’avancer, main dans la main, vers une table qui était peut-être libre…
Ou peut-être pas.
Car vivre, après tout, ne consistait pas à obtenir le décor parfait.
Vivre consistait à créer avec ce qui se présenterait.

Une œuvre sur le simulacre
Les images et les textes présentés ici ont été réalisés à partir de prompts, en dialogue avec des outils d’intelligence artificielle.
Cette démarche ne cherche ni à remplacer le travail de l’illustrateur, du peintre ou de l’écrivain, ni à faire croire qu’ils seraient devenus inutiles. Elle poursuit un autre objectif.
Pôl et Lïa constituent d’abord des personnages destinés à rendre visibles certains mécanismes de notre vie intérieure. Mais ils servent surtout à explorer une question plus vaste : celle du simulacre.
L’intelligence artificielle est ici utilisée comme un révélateur. Elle permet de produire rapidement des images, des récits et des identités plausibles. Cette facilité même devient le sujet de l’œuvre. Car le simulacre ne se limite pas aux images numériques. Il traverse notre existence : les personnages que nous jouons, les histoires que nous racontons sur nous-mêmes, les rôles auxquels nous nous identifions et les projections que nous déposons sur les autres.
Le simulacre est autant intérieur qu’extérieur.
La véritable œuvre contemporaine ne réside donc pas uniquement dans chaque image ou chaque texte pris isolément. Elle se déploie dans la démarche qui consiste à utiliser les outils de notre époque pour interroger notre rapport à la représentation, à l’identité, au désir, à la création et au réel.
L’image, le texte, l’intelligence artificielle, la peinture, le collage et l’écriture deviennent autant de matériaux au service d’une même recherche.
L’objectif n’est pas de démontrer ce que la machine est capable de produire.
Il est de mieux comprendre ce que l’être humain cherche, depuis toujours, à produire de lui-même.




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