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LE SIMULACRE NOUS PRÉCÉDAIT

Dernière mise à jour : il y a 3 jours


Intelligence artificielle, intelligence émotionnelle et tentation de paraître


Ce qui me frappe dans mon expérience de l’intelligence artificielle n’est pas seulement la puissance nouvelle de la machine.

C’est ce qu’elle révèle de nous et, plus encore, ce qu’elle pourrait amplifier.

Nous parlons encore relativement peu du risque que les technologies d’augmentation nous éloignent progressivement de l’expérience d’être, nous enferment dans le paraître et substituent le simulacre au réel.


C’est pourtant l’un des dangers fondamentaux du transhumanisme : non pas seulement transformer le corps humain, mais nous conduire à préférer une version techniquement améliorée, contrôlée et représentée de nous-mêmes à l’expérience vulnérable d’exister. 


Mais cette tentation ne commence pas avec l’intelligence artificielle.

Elle était déjà en nous.


Nous avons créé la machine pour prolonger un désir humain plus ancien :

  • contrôler l’image que nous donnons;

  • éviter la vulnérabilité de l’expérience;

  • préférer parfois une représentation maîtrisée de nous-mêmes au risque d’être réellement présents. 



Le désir de paraître


Nous voulons paraître intelligents plutôt que traverser l’incertitude nécessaire pour apprendre.

Nous voulons paraître aimants plutôt que rencontrer nos contradictions.

Nous voulons paraître cohérents plutôt que reconnaître les sous-personnalités qui nous habitent.

Nous voulons produire l’image d’une vie réussie plutôt que ressentir pleinement la vie qui est là.

La machine répond admirablement à ce désir.

Elle corrige.

Elle embellit.

Elle organise.

Elle accélère.

Elle rend crédible.

Elle peut donner à chacun les signes extérieurs d’une compétence, d’une culture ou d’une maîtrise qui ne sont pas encore pleinement intégrées. 


L’usurpation ne commence donc pas lorsque l’IA écrit une phrase à notre place.

Elle commence lorsque nous utilisons cette phrase pour soutenir un personnage que nous ne sommes pas prêts à habiter. 


Produire n’est pas intégrer


Cela ne rend pas l’outil mauvais.

L’intelligence artificielle me permet de développer des textes, des images et des projets qui auraient autrefois exigé plusieurs collaborateurs.

Elle étend mes capacités et m’aide à donner forme à des intuitions demeurées longtemps dispersées.

Mais elle m’oblige également à distinguer plus rigoureusement la production de l’intégration.

Obtenir une formulation juste ne signifie pas être devenu juste.

Décrire avec précision un mécanisme psychique ne signifie pas avoir cessé de le rejouer.

Posséder les réponses d’un docteur ne signifie pas avoir développé son jugement, sa présence ou sa maturité. 


Le nivellement par le haut


Nous allons peut-être vers un nivellement par le haut.

Davantage de personnes pourront créer, chercher, apprendre et entreprendre à un niveau jusqu’ici inaccessible.

Mais ce nivellement contient son propre danger.

Lorsque chacun pourra presque tout produire, la rareté ne se situera plus dans la performance.

Elle se déplacera vers :

  • la qualité de présence;

  • la capacité de choisir;

  • la cohérence intérieure;

  • le courage d’assumer ce qui a été produit.

Nous pourrons tout faire sans nécessairement savoir qui agit en nous ni pourquoi. 


La valeur de l’erreur


Je viens d’un monde où l’erreur avait une fonction formatrice.

La matière résistait.

L’échec obligeait à recommencer.

On ne pouvait pas effacer instantanément les conséquences d’un mauvais choix.

Cette friction développait une certaine robustesse.

Un système qui anticipe nos erreurs et les corrige avant même que nous les éprouvions peut augmenter nos performances tout en affaiblissant notre capacité à traverser la frustration, la honte, la peur et l’impuissance.

Or ce sont souvent ces états qui nous révèlent la partie de nous que notre personnage social cherche à dissimuler. 


Rien ne devrait pourtant remplacer le travail de la main, ni la possibilité de se tromper.

L’erreur n’est pas un dysfonctionnement qu’il faudrait éliminer; elle est le lieu où le réel résiste à nos intentions et où la création découvre parfois ce que la volonté seule n’aurait jamais imaginé.

L’intelligence émotionnelle


Voilà pourquoi, à mes yeux, l’intelligence émotionnelle devient plus importante que l’intelligence technique.

Elle n’est pas d’abord une méthode permettant de mieux négocier, de mieux diriger ou de mieux se faire comprendre.

Avant d’être utile dans nos interactions, elle est la capacité de reconnaître et de gérer notre propre monde émotionnel.

Elle consiste à :

  • identifier ce qui se lève en nous;

  • accueillir l’espace blessé qui réagit;

  • différencier l’émotion présente de l’histoire ancienne qu’elle réveille;

  • éviter de transformer immédiatement l’autre en responsable de notre état. 


Le simulateur, le simulacre et l’usurpateur


Sans cette éducation intérieure, ce que nous appelons communication devient souvent une tentative de modifier l’autre afin qu’il apaise ce que nous ne savons pas accueillir en nous-mêmes.

Nous croyons rencontrer une personne.

Nous rencontrons parfois une fonction.

Quelqu’un qui nous sauvera.

Qui nous confirmera.

Qui nous admirera.

Qui nous protégera.

Ou qui portera la responsabilité de notre souffrance.

Nous ne rencontrons plus l’autre.

Nous rencontrons le scénario dont nous avons besoin. 


Nous avons créé une machine capable de nous fournir des doubles parce que nous étions déjà divisés entre ce que nous ressentons, ce que nous croyons devoir être et ce que nous voulons montrer. 


Habiter son expérience


Les anciens rôles perdent leur évidence.

Les identités deviennent plus mobiles.

Cette ouverture peut libérer.

Mais elle nous oblige aussi à une responsabilité nouvelle :

apprendre à habiter notre expérience plutôt qu’à remplacer un personnage imposé par un personnage fabriqué.

La fluidité n’est pas nécessairement la liberté.

On peut multiplier les identités sans rencontrer l’être qui les traverse.

Reconnaître la pluralité de soi ne signifie pas nier le corps, l’histoire ou les limites.

Cela peut permettre de cesser de rechercher une identité irréprochable et d’accueillir les contradictions à partir desquelles une conscience plus vaste devient possible. 


Pôl & Lïa


Pôl et Lïa traverseront ce monde.

Leur enjeu ne sera pas seulement de distinguer l’humain de la machine.

Il sera de distinguer l’être du personnage.

La rencontre de la projection.

La transformation de la fuite.

Tous deux découvriront qu’il est plus facile de produire l’image d’une relation que de demeurer présents aux émotions qu’une relation réelle fait surgir. 


Choisir


L’intelligence artificielle ne nous condamne donc pas au simulacre.

Elle nous place devant lui.

Elle rend visible notre ancien désir de paraître et nous oblige à choisir : utiliserons-nous la machine pour perfectionner le personnage, ou pour dégager l’espace dans lequel nous pouvons enfin observer ce personnage sans le confondre avec nous-mêmes ? 


L’enjeu décisif ne sera peut-être pas de déterminer si la machine accédera à la conscience.

Il sera de savoir si, devant sa puissance, nous accepterons enfin de développer la nôtre. 


Laurent BonetArtiste multidisciplinaire et commissaire indépendantMont-Saint-Hilaire (Québec) — 2026

 
 
 

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