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L’objet qui refuse de servir — Laurent Bonet, commissaire

Dernière mise à jour : 6 mars


Regard du commissaire Laurent Bonet


Il y a une question que personne ne pose devant un meuble, et c'est précisément celle-ci : pourquoi obéit-il ?


Une table supporte. Une chaise accueille. Un buffet contient. Chaque pièce de mobilier accomplit sa servitude avec une docilité si parfaite qu'on finit par confondre sa forme avec sa soumission. Le meuble est l'objet domestique par excellence — domestiqué, au sens premier du terme : ramené à la maison, plié aux usages, vidé de toute volonté propre. On ne lui demande rien d'autre que de disparaître dans sa fonction.

C'est exactement là que mon travail commence.


Le détournement comme méthode, Laurent Bonet, commissaire — Notes curatoriales


Pendant près de vingt ans, entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, j'ai conçu et fabriqué des pièces de mobilier qui portaient en elles un refus fondamental. Non pas le refus de la beauté — elles en regorgeaient, parfois jusqu'à l'excès. Non pas le refus du savoir-faire — chaque assemblage, chaque surface, chaque jointure procédait d'une rigueur acquise auprès de maîtres ébénistes en France et à Montréal, dans la tradition du compagnonnage. Le refus que ces pièces incarnaient était plus insidieux, plus structurel : elles refusaient de fonctionner.


Ou plutôt — et la nuance importe — elles fonctionnaient mal. Délibérément.

Une table dont le plateau ondule comme un torse. Des pieds qui se tordent en figures serpentines, anthropomorphiques, traversés de visages à demi émergés de la matière. Des surfaces recouvertes de feuille d'or et de résine comme une peau malade et splendide. Rien dans ces objets n'invitait au repos confortable de l'utilitaire. Tout, au contraire, maintenait une tension — entre le meuble et l'espace qu'il occupait, entre l'objet et le corps qui s'en approchait, entre la promesse de la forme et le démenti de l'expérience.


Ce n'était pas de la provocation. C'était une hypothèse — et, comme je ne le comprendrais que des années plus tard, un aveu.


Le biomorphisme comme langage


L'hypothèse tenait en ceci : que la forme organique, lorsqu'elle envahit l'objet utilitaire, révèle une vérité que le design fonctionnel s'emploie à dissimuler. Le biomorphisme — ces courbes qui empruntent au vivant ses torsions, ses excroissances, ses asymétries — n'opérait pas dans mon travail comme un ornement. Il opérait comme un agent de perturbation.


Lorsque le pied d'une table se métamorphose en membre humain ; lorsqu'un visage sculpté émerge du bois comme un noyé remonte à la surface ; lorsque la patine du bronze et le veinage du bois massif se confondent jusqu'à rendre indiscernable ce qui relève de la structure et ce qui relève de la chair — alors le meuble cesse d'être un outil. Il acquiert une présence. Il impose une altérité.


Console cruciforme (fond bleu) : Console cruciforme à trois pieds serpentins de Laurent Bonet. Noyer, aluminium, étain, matériaux composites. Mobilier d'artiste anti-design d'inspiration catalane.
Texte alternatif : Console cruciforme à trois pieds serpentins de Laurent Bonet, d'inspiration catalane. Forme biomorphique en noyer, aluminium, étain et matériaux composites, à mi-chemin entre le meuble et la sculpture. Mobilier d'artiste anti-design, vers 2018.

Mais quelle altérité, exactement ? C'est ici que l'histoire se dédouble.


L'inadaptation comme révélation


Car ces meubles-sculptures ne s'adaptaient pas à leur environnement. Ils résistaient. Leur inadaptation n'était pas un défaut de conception ; elle constituait le cœur même de la proposition. Chaque pièce posait, par sa seule présence physique dans un espace domestique, une question que nous préférons généralement éluder : que se passe-t-il lorsqu'un objet refuse de se conformer aux attentes qu'on projette sur lui ?

La réponse, je l'ai découverte en observant les gens autour de ces pièces. Ils hésitaient. Ils tournaient. Ils touchaient, puis retiraient la main. Quelque chose dans l'objet les interpellait au-delà de la curiosité esthétique — quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Comme si la tension du meuble dans son espace mimait une tension qu'ils connaissaient intimement : celle du corps dans le monde, celle de l'individu dans le tissu social, celle de l'être singulier confronté à l'exigence perpétuelle de s'intégrer.

L'objet résiste à son environnement comme le corps résiste à l'autre.


Pendant longtemps, j'ai cru que cette phrase disait tout. Qu'elle suffisait. Que la résistance était le sujet.


Elle ne l'était qu'à moitié.


L'envers du décor — ce que la résistance dissimule


Toute chose est double. C'est la leçon la plus ancienne et la plus difficile à incarner. Et il m'a fallu des années — d'atelier, de vie, de défaites domestiques et professionnelles — pour reconnaître ce que mes meubles disaient réellement, par-delà leur beauté rebelle et leur refus ostensible de servir.


La résistance de l'objet à son environnement n'était pas seulement un acte d'affirmation. Elle était, simultanément et souterrainement, une résistance à l'autre. Non pas un cri d'existence lancé vers le monde, mais un bouclier dressé contre lui. L'objet résistait pour exister — certes. Mais il résistait aussi pour ne pas avoir à accueillir ce que l'environnement, dans sa réalité brute, proposait de différent, d'inattendu, d'irréductible à ses propres termes.


Autrement dit : le meuble qui refuse de fonctionner est aussi un meuble qui refuse de recevoir.


Cette lucidité est venue tard. Elle a le goût amer de l'autocritique. Mais elle transforme rétrospectivement chaque pièce en un document psychique d'une précision redoutable — non pas le portrait d'un artiste en révolte, mais celui d'un individu qui n'avait pas encore appris la différence entre affirmer sa singularité et nier celle de l'autre.


La fonction paternelle — ou l'art d'accepter le réel


Le psychanalyste Georges Didier, dans Fonction paternelle et étapes de croissance, décrit un processus que j'aurais aimé comprendre trente ans plus tôt. La « fonction paternelle » — qui, précise-t-il, peut être exercée indifféremment par le père ou la mère — opère comme une coupure symbolique du cordon. Elle arrache l'enfant à la fusion originelle, à cette période fœtale où le placenta n'apparaissait que comme une extension de soi-même. Elle introduit un troisième élément entre le moi et l'autre : la loi, au sens le plus fondamental du terme — non pas l'interdit, mais la reconnaissance que l'autre existe en tant que sujet, irréductible à mes projections.


Lorsque cette fonction n'opère pas pleinement — lorsque le cordon n'est pas symboliquement coupé — l'individu continue de chercher l'autre non pas tel qu'il est, mais tel qu'il le voudrait. Il projette. Il exige un miroir parfait. Et lorsque le miroir renvoie une image qui ne correspond pas à l'attente, le conflit surgit. Non pas un conflit avec l'autre, mais un conflit avec le réel lui-même.


L'aveuglement (profil, fond noir) : Sculpture L'aveuglement de Laurent Bonet. Tête en profil, résine, étain et gypse, vers 2016.
L'aveuglement — Résine, étain, plâtre. Laurent Bonet. Celui qui ne reconnaît pas le père n'est pas reconnu par lui. Tout est donné — reconnaître que tout l'est, c'est se rendre réceptif. Vouloir être l'origine des choses, c'est l'aveuglement.

Mes meubles-sculptures performaient exactement ce drame.

La table aux pieds serpentins et au plateau ondulant, recouverte de feuille d'or et de résine — cette table qui n'accueillait rien confortablement, qui transformait chaque objet posé sur elle en intrus — ne documentait pas seulement l'inadaptation de l'artiste au monde. Elle mimait le mécanisme même de la projection : un objet si saturé de sa propre singularité qu'il ne laissait aucun espace à ce qui venait de l'extérieur. Le meuble existait puissamment — oui. Mais il existait contre son environnement, pas avec lui. Sa beauté même devenait un rempart. Son raffinement, une forme de fermeture.


Ce que Didier nomme « les attentes infantiles non transmutées » — cette exigence archaïque que le monde se conforme à nos besoins au lieu que nous apprenions à nous ouvrir à ce qu'il propose — je l'avais inscrit dans le bois, le bronze et la résine avec une exactitude dont je n'avais pas mesuré la portée. Le mobilier-sculpture se servait de la supposée utilité de l'objet pour démontrer, avec une ironie que seul le recul permet de percevoir, l'inadéquation fondamentale entre le moi-objet et l'objet du monde. Entre ce que je désirais que le réel soit et ce qu'il était effectivement. Entre l'image que je projetais et le visage qui me faisait face.


Le double mouvement


Table-sculpture (vue de haut, fond noir) : Table-sculpture biomorphique de Laurent Bonet, vue plongeante. Plateau ondulant en noyer, résine, feuille d'or et étain coulé, vers 2010.
Table-sculpture — Noyer, résine, feuille d'or, étain coulé, matériaux composites, vers 2010. Laurent Bonet. Le plateau ondule comme un torse ; les pieds serpentins portent des visages à demi émergés de la matière. Les techniques de moulage et de coulée, acquises sur les plateaux de cinéma, prolongent ici le savoir-faire de l'ébénisterie traditionnelle — le meuble cesse de servir pour commencer à exister.

Il faut donc lire ces pièces à deux niveaux, comme on lit un texte à double fond.

Le premier niveau — celui que j'ai longtemps cru être le seul — célèbre la singularité. L'objet s'affirme. Il dit je suis avec une intensité qui rend impossible de l'ignorer. Il revendique son droit à l'inadaptation comme on revendique un territoire. C'est un geste nécessaire, inaugural, sans lequel aucune œuvre ne peut advenir.


Le second niveau — celui que l'autocritique révèle — expose ce que cette affirmation dissimule. L'objet qui dit je suis avec une telle force dit aussi, dans le même souffle, je ne te reçois pas. Sa singularité, poussée à son paroxysme, fonctionne comme un système clos. Le biomorphisme qui envahit la structure — ces visages, ces membres, ces torsions organiques — exprime le parallèle entre l'objet créé et l'humain qui le crée : un être en tension, certes, mais dont la tension procède moins d'un effort d'intégration que d'un refus de lâcher prise. Le meuble ne s'adapte pas à son environnement non pas parce qu'il est trop singulier pour le monde, mais parce qu'il n'a pas encore consenti à rencontrer le monde tel qu'il est.


Et c'est précisément cette tension qui rend ces pièces signifiantes. Car le dysfonctionnement de l'objet n'est pas une fin — c'est un signe. Le signe qu'un travail reste à faire. Le signe que la résistance, si elle constitue le premier mouvement de toute individuation, n'en constitue pas le dernier. Le dernier mouvement — le plus difficile, le plus dépouillé — consiste à maintenir sa singularité tout en accueillant la proposition de l'autre. À rester soi sans exiger que l'environnement devienne le reflet de soi.

Mes meubles n'avaient pas accompli ce mouvement. Ils en montraient la nécessité.


Le sacré dans le dysfonctionnel


Il y a dans le dysfonctionnel quelque chose de sacré, mais pas pour les raisons qu'on croit. L'objet qui fonctionne parfaitement passe inaperçu ; il se dissout dans l'habitude. L'objet qui dysfonctionne — pas par accident, mais par intention — exige l'attention. Il crée un espace de conscience là où l'automatisme régnait.


Mais le sacré véritable ne réside ni dans la fonction ni dans son refus. Il réside dans l'espace entre les deux — dans cette zone de friction où l'objet, comme l'individu, négocie entre ce qu'il est et ce que le monde attend, entre son besoin d'exister et sa capacité à recevoir. Georges Didier parle de « goûter l'autre ». Le mot est juste. Il ne s'agit pas de se soumettre, ni de se dissoudre, ni d'abandonner sa singularité sur l'autel de l'acceptabilité. Il s'agit d'apprendre — par le corps, par la matière, par l'échec répété de nos projections — que le réel n'est pas un ennemi à domestiquer, mais un interlocuteur à rencontrer.


C'est peut-être la leçon la plus profonde que ces pièces m'ont enseignée, et qu'elles n'ont pu m'enseigner qu'après coup, dans le silence de l'atelier fermé : que l'art ne résout pas les tensions du vivant. Il les met en scène avec suffisamment de précision pour qu'on puisse enfin les reconnaître — et, peut-être, commencer le travail qu'elles exigent.


Atelier 1977 (noir et blanc) : Atelier du Manoir Rouville-Campbell, 1977. Laurent Bonet et Jordi Bonet travaillant à une murale en relief. Archives Fondation Jordi Bonet.
Laurent Bonet. Table-sculpture (détail) — Noyer, résine, étain coulé. Laurent Bonet. Un visage émerge du pied — servir est la fonction de la table. Vouloir que les choses soient que pour soi même, c'est sans issue.

De la table au labyrinthe


Ce que je construisais alors à l'échelle d'un meuble — une architecture de la résistance, un espace où la matière impose sa loi au lieu de se soumettre à la nôtre — je le construis aujourd'hui à l'échelle d'une salle d'exposition. Mais avec une différence fondamentale.

Les réfrigérateurs évidés de Horror Vacui, les barricades de chantier, les gabions remplis de fossiles contemporains ne procèdent pas d'une rupture avec le mobilier-sculpture. Ils en constituent l'aboutissement — et la résolution. Car dans la scénographie de Horror Vacui, la tension n'est plus un état permanent : elle est un passage. Le visiteur traverse le Dédale — cet espace saturé, oppressant, où les objets rejetés occupent tout l'espace disponible — pour déboucher dans le Sanctuaire, où les œuvres des artistes apparaissent dans la lumière et dans le silence.


Le premier espace performe la résistance — celle que je connais intimement, celle que mes meubles incarnaient. Le second espace performe ce que la résistance, lorsqu'elle consent à se traverser elle-même, rend possible : l'accueil.


Un réfrigérateur dans un musée est un meuble qui a cessé de fonctionner — non par usure, mais par déplacement. Arraché à son contexte domestique, il redevient ce qu'il a toujours été : un volume, une présence muette qui occupe l'espace et exige qu'on se positionne par rapport à elle. Ce geste — extraire l'objet de sa fonction pour révéler sa nature — je le posais déjà dans mon atelier d'ébéniste lorsque je sculptais des visages dans les pattes d'une table en noyer massif et feuille d'or. Mais aujourd'hui, le geste se prolonge. L'objet déplacé ne reste plus seul dans sa résistance magnifique ; il ouvre sur un espace où l'on peut enfin respirer, regarder, recevoir.


La Boutique d'électroménager (installation MBAMSH) : Vue d'installation de La Boutique d'électroménager de Laurent Bonet. Projection vidéo, grillage métallique et réfrigérateurs évidés. Exposition Dévoiler le potentiel de la matière, MBAMSH 2025.
La Boutique d'électroménager — Installation scénographique, Laurent Bonet. Projection vidéo, grillage métallique, réfrigérateurs évidés. Exposition Dévoiler le potentiel de la matière, Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire, 2025. Fondation Jordi Bonet / MRCVR.

La matière n'a jamais menti. Elle n'a jamais obéi non plus. Mais elle a appris — à travers moi, malgré moi — que la plus haute forme de singularité n'est pas celle qui refuse le monde. C'est celle qui, ayant traversé le refus, consent enfin à le rencontrer tel qu'il est.

Laurent Bonet est commissaire d'exposition, scénographe et directeur général de la Fondation Jordi Bonet. Son projet d'exposition itinérante Horror Vacui explore la peur du vide et la transformation de matériaux obsolètes en œuvres d'art contemporain.


Détail d'une table-sculpture de Laurent Bonet montrant un visage anthropomorphique émergeant du pied serpentin. Noyer massif, résine, étain coulé et matériaux composites issus de techniques de moulage cinématographique. Vers 2010.

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